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La recherche ne veut plus entendre parler d’Animal Rights

Jusqu’alors nous constations la mise en place d’une rhétorique clairement dirigée, mais nous n’en avions jamais intercepté les consignes claires, écrites. C’est chose faite.

Des consignes reçues par les chercheurs pour désigner les militants de la cause animale

Tweet de « Speaking of Research » à destination des chercheurs

Ces dernières années, le milieu de la recherche a fourni un immense travail pour réussir à parler des expériences sur les animaux sans que celles-ci puissent effrayer ou endosser une évocation néfaste. 

Les mots utilisés au sein des laboratoires étaient déjà particulièrement lissés, pour permettre aux chercheurs et aux animaliers de mettre à distance la souffrance animale. Comme analysé dans Profession : animal de laboratoire, tout le langage courant se trouvait alors modifié : les animaux de laboratoire « travaillent » ou « collaborent » avec les chercheurs, les expériences sont qualifiées de « protocoles », les plus douloureuses parmi celles-ci sont dites « invasives », et même les chaises de contention, appareils immobilisant les primates pour les expériences, sont renommées « chaises de travail ». 

C’est en nommant que l’on définit ce qui est : ce filtre entre le réel et sa perception s’avère donc essentiel, et à force de neutraliser la souffrance des animaux de laboratoire, le langage réussit à persuader que tout va bien. 

Autour des années 2016-2017, en France, le Bureau de l’expérimentation animale (BEA) décide de procéder au même changement mais à l’attention du grand public cette fois.

D’abord, en éradiquant dans les médias le terme de « vivisection » qui prédominait dans les années 80 et 90 pour désigner les expériences. À la vivisection fut préféré le terme de « recherche in vivo », qui, là encore, est bien moins significatif et imagé. Pour justifier de ce glissement sémantique, la recherche expliqua largement dans les médias que la vivisection était la dissection d’un animal sans anesthésie et que cela n’existait plus, renvoyant aux images horrifiques du XIXème siècle. Pourtant la vivisection désigne au sens large toute expérience pratiquée sur un animal vivant. 

Les changements de termes sont considérables : les animaux de laboratoire sont des « animaux utilisés à des fins scientifiques », les inspections sont des contrôles vétérinaires veillant au « bien-être animal », lequel est pourtant impossible lors de protocoles où les fonctions vitales sont atteintes, mais qu’à cela ne tienne. Le bureau de l’expérimentation animale devient le « Bureau éthique et modèles animaux », bien plus doux, une nouveauté qui avait l’avantage de conserver l’acronyme BEA. 

On ne parle plus de cages mais de « conditions d’hébergement » et, surtout, le terme de « recherche animale » supplante complètement celui d’expérimentation animale ou, pire, d’expériences sur les animaux. 

Dans les médias, comme dans la communication interne, la recherche affiche une volonté de « transparence » tout en subvertissant les termes utilisés pour masquer la réalité des expériences pratiquées — protocoles, pardon. 

Jusqu’alors nous constations la mise en place d’une rhétorique clairement dirigée, mais nous n’en avions jamais intercepté les consignes claires, écrites.

Consignes écrites à destination des chercheurs

C’est chose faite : le 15 septembre dernier, dans sa newsletter hebdomadaire adressée aux chercheurs, le lobby de l’expérimentation animale « Speaking of Research », qui se définit comme un groupe international qui « vise à fournir des informations précises sur l’importance de la recherche animale dans la science médicale et vétérinaire », demande explicitement de ne pas parler d’activistes ou de militants « animal rights » (droits des animaux). La newsletter s’intitule « Words Matter » (les mots comptent). Et ça, le lobby de la recherche l’a bien compris. Il fallait s’y attendre : être du côté des droits des animaux est bien trop séduisant.

« Continuer d’utiliser les termes de « animal rights » perpétue la confusion sur le fait que les chercheurs ne seraient pas concernés par le bien-être animal », peut-on lire dans cette newsletter au ton très directif. « Quand nous parlons des groupes, des activistes ou extrémistes défendant les droits des animaux, en réalité nous désignons les organisations qui sont opposées à la recherche animale », poursuit l’argumentaire. « En somme, des individus et des groupes qui sont opposés à toute recherche sur l’animale, quelle que soit le contexte et l’époque. » Et vous vous demandez donc, quelle appellation est proposée, suite à cette démonstration ?

La leçon se conclue par une injonction :

« Dans un intérêt de transparence et pour contrecarrer tout malentendu, préférons pour désigner ces groupes ou individus par le terme d’anti-recherche animale. »

Tweet du chercheur allemand Jean Laurens, fervent promoteur de l’expérimentation animale, citant la newsletter et en soulignant les éléments de langage

La malhonnêteté de cette formulation est en outre d’invoquer la transparence et la volonté d’éviter « tout malentendu » pour mettre en place une appellation clairement biaisée, péjorative, voire convoquant un halo sémantique inquiétant.

En effet, au-delà du seul « anti », nommer les défenseurs des animaux comme des anti-recherche animale revient d’abord à les désigner comme des anti-recherche, donc des anti-progrès ou anti-science, ce qui ne manquera pas de faire allusion, implicitement, aux « antivax » et au complotisme auquel il renvoie. 

Alors que, soyons clairs, nous ne nous opposons pas à la recherche ni à la science, et défendons bien les droits des animaux. Nous sommes, en anglais, des animal rights activits. Est-ce trop positif ? Non, c’est simplement la noblesse de ce combat.

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